Rebelles

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Solitudes performatives

Les héritières de Hooper sont sur Insta.

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Judith Duportail
juin 10, 2026
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Bonjour ma sista,

Je me suis prise récemment de passion pour un type bien spécifique de vidéos. “Les influenceuses solitude”. Ce sont des vidéos de jeunes femmes qui partagent leur soirée, chez elle, en pyj, à faire du rangement ou manger une pizz’ devant la télé. En montrant leur quotidien cosy, doux, et calme, elles veulent dédramatiser la solitude. L’ambiance est souvent feutrée, confortable, mais aussi mélancolique. Elles ont des centaines de milliers d’abonnées. Dans les commentaires, des femmes mariées qui disent les envier.

Ces images sont magnifiques. Cap écran de @lanasololife et @laurenblakelucia

Ces femmes se filment en train d’être seule. Puis partagent ces vidéos avec des milliers de personnes. C’est pour ça que je les appelle solitudes performatives. En faisant cela, ces femmes ne sont plus tout à fait seules. Pas dans le sens qu’elles sont hypocrites - dans le sens que l’art nous relie. Ces vidéos rendent visible une réalité qui par définition ne l’est pas, la solitude des autres. On ne peut pas tout à fait voir un autre être seul. A partir du moment où l’on considère la solitude d’un autre, où on se rend compte qu’il est seul, il ne l’est plus vraiment. Ces “influenceuses” sont en réalité des artistes. Hooper est considéré comme le peintre majeur de la solitude moderne.

Edward Hooper

Dans chacun de ces tableaux, les personnages ne se regardent pas, ne se voient pas, ou ne semblent regarder personne. Ils sont ensemble dans un café, une chambre, mais enfermés dans leur monde intérieur. Ses tableaux sont une représentation de la solitude dans la multitude urbaine. Comme devant ces tableaux, nous sommes des milliers de personnes, seules, devant notre téléphone, à regarder une personne seule. C’est une façon de tisser un lien indirect, comme une bouteille à la mer jetée dans l’océan.

Aussi, ces femmes me touchent car elles expriment quelque chose de notre réalité, l’ambivalence de la liberté. La ligne de crête entre solitude et liberté, mélancolie et vertige des possibles, cet espace liminal dans lequel j’habite. Elles montrent la vie ordinaire des jeunes femmes dans les grandes villes. Ce qui accompagne la poursuite d’un rêve : des études loin de chez soi, un premier emploi, un déménagement, une existence construite à distance de la famille. Une réalité loin de Friends comme de la famille Ricoré. L’audace qu’il faut déployer pour suivre son destin et la fragilité du retour à l’intime, le soir.

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